3 hommes dans un bateau (fondation Maeght)

« 3 hommes dans un bateau »

Richard Deacon/Sui Jianguo/Henk Visch

Etre sculpteur aujourd’hui

Fondation Maeght à Saint-Paul de Vence

Exposition du 12 décembre 2015 au 13 mars 2016


Consacrer l’espace de la Fondation à la sculpture, c’est aussi redonner à voir cet espace.

C’est ma première impression : le plaisir d’accéder à un lieu rendu à lui-même, à même la peau de ses murs.

Aux côtés desquels ou contre lesquels les œuvres peuvent résonner.

Je suis d’abord attirée par le travail de l’artiste hollandais Henk Visch. Des figures en bronze qui se déploient dans l’espace avec de belles patines.

Pourtant la familiarité se dérobe pour laisser place à un sentiment d’étrangeté. Les visages sont répétitifs et inexpressifs, certains membres manquent ou s’étirent excessivement. Les corps sont élastiques, engagés dans un processus qui leur est propre. Un beau pied de nez à l’illusion première de réalisme.

Les créatures de Visch sont des extra-terrestres contorsionnistes. Elles me renvoient à des postures de l’âme qui chercheraient à s’incarner. Une invitation à un voyage intérieur ? Ce que suggère peut-être le nom d’une sculpture – Inside story – représentant un homme manchot prêt à rouler sur lui-même, avec sa tête comme un caillou parmi les cailloux qui sont posés à ses pieds.

Et puis, il y a les « tas » du chinois Sui Jianguo, des mottes de terre informes à première vue.

Mais quand je m’approche, je suis happée par la volonté de l’artiste. Partout des traces de doigts, de paumes ou de poings – habillés de gants de boxe parfois ! – qui racontent les gestes de la genèse des œuvres.

Et quelque chose de profondément humain naît de cette verticalité voulue et parcourue par l’énergie de tant de doigts visibles encore.

Ces tas sont chargés d’intentions, de vigueur et de sensualité. Ce que traduit remarquablement d’ailleurs le film qui donne à voir certains épisodes de cette genèse au ralenti. Un ralenti tel qu’on assiste au dialogue intime entre les mains et la terre.

C’est contraint que Sui Jianguo modèle, les yeux bandés notamment. S’abandonnant à une relation tactile avec la matière, laissant à celle-ci l’opportunité de garder son identité.

Ainsi, même moulées dans le bronze, les sculptures restent de terre. L’homme n’a pas pris le dessus. Une rencontre a eu lieu.

Enfin, il y a le travail du britannique Richard Deacon qui me déconcerte vraiment. Un monde inconfortable pour moi. Que j’ai envie de vite étiqueter avant de m’éloigner.

Mais je résiste.

Certaines de ses sculptures me font penser aux structures des atomes que je manipulais en physique au lycée.

Alors je me dis : ok, cet artiste fabrique des structures géométriques excluant tout affect. Pourtant elles peuvent être charnues, trapues. Colorées et enjouées comme des jouets d’enfant. Déployées dans l’espace 3D ou complètement à plat, donnant l’illusion de la 3D.

Où est le dehors, où est le dedans ?

Il y a comme une ligne aussi qui me plaît. Elle est arrondie et fermée, en bois, et vrille sur elle-même. Elle s’appelle In the grass. Je la trouve sensuelle et son nom invite un flot d’images en moi : l’ondulation de l’herbe sous le vent, mes roulades de petite fille, les arbres qui dansent autour, les tiges qu’on tortille…

Les sculptures de Deacon ne se laissent pas enfermer. Avec la pensée, l’artiste a donné corps à des objets inédits et ouverts.

Dans la cour Giacometti, les sculptures monumentales des 3 artistes cohabitent dans leur belle différence.

Je quitte la Fondation avec une sensation renouvelée de l’espace.

Croquis réalisés à partir de l’exposition :

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